Rencontre avec Olivier Ducastel

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Président du jury avec Jacques Martineau lors de la toute première édition du festival Pocket Films, le cinéaste Olivier Ducastel présente en avant-première Mon oeil, un film tourné avec un appareil photo numérique au cours du tournage de son dernier long métrage, Nés en 68.


Pocket Films : Mon œil, le pocket films que vous présentez cette année, est le résultat d’une initiative plutôt originale.

Olivier Ducastel : Sur une proposition d’ARTE, j’ai filmé, avec un appareil photo numérique, la préparation et le tournage de notre dernier long métrage, Nés en 68 (co-réalisé avec Jacques Martineau), de façon à poster une minute de vidéo par jour sur un blog. À la fin du tournage, je disposais de beaucoup de minutes documentaires. J’avais beaucoup tourné : 75 jours de préparation, 70 jours de tournage, certains jours j’avais même tourné plusieurs fois « la minute » pour pouvoir choisir. Je trouvais que l’accumulation de toutes ces minutes, de toutes ces images, produisait quelque chose mais je ne savais pas trop quoi en faire. J’ai pensé que ça pouvait être amusant de les montrer de façon exhaustive, de former un ensemble, mais c’était trop lourd pour une programmation. Benoît Labourdette et Nathalie Roth, de Pocket Films, ont eu l’idée de faire une sélection parmi toutes ces images. Évidemment à partir du moment où on a commencé à faire une sélection s’est imposé l’idée du montage. Nous n’étions plus obligés de respecter la durée d’une minute, j’ai eu envie d’y ajouter un commentaire, des indications en voix-off... C’est devenu un film à part entière.


Peut-on parler d’un making of tourné avec une caméra de poche ?

C’est une sorte de making of. C’est vrai que c’est ce qui correspondrait le plus à l’objet terminé. Sauf que ça n’a jamais été tourné dans l’idée de faire un making of. Il s’agit d’un making of très subjectif, c’est pour ça que je l’ai appelé Mon œil, c’est mon regard sur le tournage. Quand j’ai tourné ces images, j’avais conscience que c’était juste pour une minute par jour, une sorte de carte postale du tournage pour mettre sur un blog. Mais ce n’est jamais déconnecté de la fabrication du film. On pourrait donc voir Mon œil plus comme le journal d’un tournage, de la préparation d’un film. La contrainte que constituait cette minute m’incitait à filmer pendant des moments de pause, avant un clap, à ces instants où l’on attend que l’énergie de tout le monde se rassemble. Parfois quand l’enjeu de tournage de la journée était très important, je tournais la minute avant que le tournage commence. C’est aussi pour cela que beaucoup de minutes tournent autour de la préparation de la journée de tournage. Cela dit, ce dont j’avais envie et qui était peut être à la source de cette idée de blog, était aussi de montrer l’artisanat du tournage. Le temps de préparation, l’heure avant que le tournage commence, le matin est une mine pour toutes ces actions. Ce qui m’intéressait était de donner à voir un travail d’équipe, de montrer comment les énergies de tous amènent au tournage proprement dit.


Comment s’est déroulé le tournage de Mon œil ? Quelle place ce film occupe-t-il au sein de votre travail de cinéaste ?

Passés les quatre, cinq premier jours du tournage de la minute, les membres de l’équipe ne se rendent même plus compte que je suis entrain de les filmer. A ma grande surprise les premiers visionneurs du blog étaient les techniciens. L’équipe allait voir très régulièrement sur le blog ce que j’avais filmé. Cela a eu une vertu à laquelle je n’avais pas pensé à l’avance : une forme de cohésion. Au stade de la préparation toute l’équipe n’est pas là. Elle arrive au fur et à mesure et certains pratiquement la veille du tournage. Une fois tous les dix jours, je faisais une petite piqûre de rappel concernant l’existence du blog pour les nouveaux venus. Le fait d’avoir commencé à filmer dès le début de la préparation a eu une sorte de rôle fédérateur. C’est une façon de fixer des images qui sont plus personnelles que des photos de plateau, par exemple, qui sont un regard extérieur sur le tournage. Il y a une minute dont je me souviens et qui correspond bien à cette idée : une actrice, à un certain moment du tournage, a quitté le Lot où nous tournions. On savait qu’on ne la reverrait que dans la partie parisienne du tournage, beaucoup plus tard. Pour fêter son départ, elle a offert des chocolats. Le lendemain, j’ai fait une minute où l’équipe pouvait lui laisser un petit mot pour la remercier. Quand elle est allée sur le blog, plus tard, elle a vu le message qui la concernait et elle a été très étonnée parce que je ne l’avais pas prévenu. Cette minute prenait la forme d’un message, d’une utilisation plus personnelle du téléphone portable qui a encore à voir avec le journal ou la lettre. Pour moi c’est un « petit film », une sorte de carnet de vacances du tournage où le spectateur voit le tournage à travers mon œil de réalisateur.


En tant que cinéaste quelles qualités trouvez-vous dans le téléphone-caméra ?

Ce que j’aime dans le téléphone portable : il est de la taille de la main. C’est une façon de filmer comme de prendre des notes, ou de dessiner sur un carnet de croquis. Quand on filme, on ne se dit pas « je suis en train de faire un film ». Pour moi, la première caractéristique du téléphone portable serait la compacité. L’outil est extrêmement simple d’utilisation. On peut régler quelques paramètres mais au minimum il suffit juste de se mettre sur la fonction caméra, d’appuyer sur le déclencheur et ça y est ça tourne. Ce qui est un peu plus « compliqué » c’est de récupérer les images, de les importer dans un ordinateur pour les traiter. Techniquement c’est un outil qui fonctionne comme un appareil photo automatique : il fait le mieux possible donc ça a tendance à rendre une image moyenne. Mais on peut être étonné par certaines des ses ressources, par exemple le rendu en ce qui concerne la lumière. Lorsque la luminosité est très faible, on pense que le capteur ne va rien enregistrer et pourtant en visionnant les images on y découvre, après coup, des surprises étonnantes.


Votre participation à Pocket Films remonte aux origines du festival, quels souvenirs gardez-vous de votre expérience comme président du jury de l’édition 2005 ?

J’ai été président du jury de la toute première édition du festival Pocket Films. J’ai accepté surtout par curiosité. Je n’avais jamais vraiment participé à un jury, mise à part pour un ou deux festivals de courts métrages. J’ai encadré une fois un jury de cinéphiles au festival de Cabourg où j’avais une fonction de médiateur. J’ai donc pris mon rôle de président très au sérieux. Il était important à mes yeux de prendre le temps de parler de chaque film. Certains membre du jury fonctionnaient au coup de cœur mais le problème c’est qu’on était cinq ou six et le coup de cœur n’était pas le même pour tous. Prendre le temps de faire un tour de table et de s’exprimer sur chacun des films en compétition était un moyen de se donner des critères et d’évaluer ceux des autres. Il y avait des films très originaux lors de la première édition du festival : certains rudimentaires, d’autres qui prenaient en compte la spécificité du téléphone-caméra ou du moins qui tournaient autour de cette caractéristique. Nous avons vu des multiscreen, il y avait aussi des gens qui avaient utilisé l’option d’auto-filmage du téléphone c’est à dire qui essayaient vraiment de tirer parti du téléphone dans sa spécificité de visiophone. Au contraire, tournés avec une caméra ordinaire, pour d’autres films la seule différence notable auraient été une meilleure qualité. Je me souviens d’un débat, vraiment intéressant, autour de cette problématique : doit-on privilégier l’originalité ou les films qui prennent en compte les spécificités du téléphone portable ? Dans la mesure où c’était la première édition du festival, il me semblait très important de mettre en valeur ce paramètre, de donner la prime aux films qui avaient tenu compte des caractéristiques du média. Je ne dirais pas que c’était un débat houleux mais ça a été moins simple que ce à quoi je m’attendais.


L’année suivante vous réalisiez, à votre tour, un pocket films, Quelques amis. Quel était votre état d’esprit en abordant le tournage de votre pocket film ?

Ma participation en tant que réalisateur était aussi une réaction de curiosité. L’équipe de Pocket Films m’a vraiment incité à prendre en main le téléphone-caméra et m’a accompagné dans ce projet . Je ne voulais pas particulièrement faire une fiction, ni un documentaire. J’avais envie de faire un film que je puisse tourner uniquement avec un téléphone portable. Comme c’était un moment où j’étais peu disponible, je ne suis pas allé du côté de l’originalité. Le film, Quelques amis, est plus quelque chose de circonstances. J’ai réalisé une sorte de petit journal où j’ai filmé des amis à l’occasion de rencontres, de dîners etc… Je ne pense pas que la forme du journal intime soit spécifique au téléphone portable mais c’est ce qui m’a le mieux convenu à ce moment là. Quelques amis n’est pas une mise en scène, je ne prévenais pas mes amis que j’allais les filmer. J’ai été très étonné du fait que les gens n’ont pas nécessairement envie d’être filmés. Pendant que je tournais, il y a eu pas mal de réactions mi-figue mi-raisin autour de cette « chose en train de se faire ». En fait, Quelques amis est un objet très intime. Représenter l’intimité, la filmer, on peut dire que cela constitue une spécificité du téléphone portable.


Que retirez-vous de cette expérience ? Quels conseils pourriez-vous donner à un jeune réalisateur qui voudrait se lancer dans la vidéo mobile ?

Ce qui m’a amusé en faisant ces petits films c’était de me mettre dans la situation de ce que ça devait être de « faire du cinéma », de retrouver et de vivre ce fantasme de mon adolescence. « Faire du cinéma » c’était partir tout seul avec sa petite caméra, comme au temps du muet, et puis filmer ce qu’on a envie de filmer. Être très autonome, très libre, très indépendant et faire du cinéma au fil de la plume. Après j’ai découvert que c’était plus compliqué… C’est ça, pour moi, l’intérêt du téléphone : vivre ce fantasme d’adolescent. Avec le téléphone-caméra, il n’y a pas d’autres contraintes que les contraintes qu’on s’impose à soi-même. Le téléphone est l’occasion de concrétiser, de se lancer et de se confronter à son désir de création et de liberté. Il n’y a rien à transmettre, si ce n’est l’envie. Si vous avez envie : faites ! Mais faites surtout ce dont vous avez envie en étant au plus près possible de votre désir et en vous préoccupant le moins possible de ce qu’on pourrait vous dire.

Quand rencontrer Olivier Ducastel pendant l’édition 2009 ?

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