Rencontre avec Richard Texier

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Avant la présentation de son film Rouge très très fort au festival Pocket Films, le peintre et sculpteur Richard Texier nous a reçu dans son atelier parisien peuplé d’animaux mythiques et de créatures hybrides imaginaires.


Pocket Films : Pouvez-vous nous expliquer la genèse de Rouge très très fort ?

Richard Texier : J’ai fait ce pocket film sans avoir l’idée de faire un film. Au départ, c’était un projet modeste, un témoignage. Je reçois régulièrement des amis peintres, artistes, écrivains… Je les filme, je prends des notes. Comme je n’ai pas d’appareil photo c’est un peu ma manière de faire des photos souvenirs. Zao Wou-Ki et moi sommes liés depuis très longtemps, quinze ou vingt ans, et je me suis rendu compte que je n’avais pas de témoignage sur Wou-Ki. Comme c’est un peu machinal chez moi, j’ai commencé à faire des images. Il faut savoir que Zao Wou-Ki avait déjà refusé les demandes de plusieurs réalisateurs qui souhaitaient le filmer en train de peindre, ce qui donne une couleur unique à ce témoignage. Le filmer prenait ainsi une dimension particulière.


Pourquoi avoir utiliser le téléphone mobile pour filmer Zao Wou-Ki ?

Faire des films ce n’est pas mon métier. J’utilise le téléphone-caméra d’une manière très personnelle. J’ai ce téléphone depuis six ans maintenant, il m’accompagne dans mes nombreux voyages à travers le monde. Il est mon seul objet nomade. Je n’ai pas d’ordinateur, je n’ai pas de caméra, je n’ai qu’un téléphone avec ses fonctions que je maîtrise un petit peu. Il me sert à connecter tous les gens qui travaillent avec moi et à leur rendre compte aussi de ce que je vois, de ce qui m’intéresse. Je réalise des petits bouts de films, je « note » des choses, c’est vraiment comme un carnet de notes. Longtemps j’ai utilisé le téléphone mobile de cette façon, jusqu’au moment où je me suis rendu compte que cela pouvait faire sens, ces notes pourraient s’articuler de manière à former quelque chose de plus conséquent.


À quel moment avez-vous ressenti le besoin d’articuler toutes ces images de Zao Wou-Ki que vous aviez gardé dans la mémoire de votre téléphone ?

Je n’avais aucune ambition artistique mais pour montrer ces « photos souvenirs » à Wou-Ki et à sa femme, il était nécessaire de les trier. Petit à petit, je me suis pris au jeu. En essayant d’articuler les images, j’ai eu envie de faire des commentaires off, de dire des mots simples sur Wou-Ki, le peintre, l’ami, afin que ce petit document d’archives soit humanisé. Je crée avec cœur. Je parle de ce que j’aime, des êtres qui me touchent. Je ne sais faire que ça dans mon travail de peintre. Je reprends votre formule, « pocket film » car cela correspond bien au désir premier de ce film. Rouge très très fort est le témoignage d’une amitié.


Comment cette œuvre très personnelle a-t-elle rencontré le chemin d’une diffusion en dvd ?

J’ai montré ce petit bout de film à Zao Wou-Ki et à sa femme. J’ai dit à Wou-Ki : « C’est pour toi, c’est un souvenir, tu le mets dans un tiroir avec tes archives et puis c’est tout, c’est la fin de l’histoire. » J’ai été très surpris par leur réaction, le film les avait beaucoup touchés. Dans ces images on voit Zao Wou-Ki en train de peindre mais on l’entend peindre aussi ! Il pousse des cris, il exprime en peignant ce que les chinois appellent le « Chi », une pulsion de vie intérieure, un souffle éternel qui traverse les êtres. Zao Wou-Ki dans la pratique de son art est en osmose avec la tradition chinoise, il est à l’écoute de son rythme intérieur. Sa femme et lui ont souhaité que le film soit vu par d’autres, que ce témoignage touche un large public, jusqu’aux plus jeunes. A ce moment, je participais à un projet avec l’éditeur A. Biro qui m’a fait part de son intérêt pour le film. Ils ont créé un très beau coffret pour accompagner le film avec un livret écrit par Christine Montabeltti et illustré avec les peintures de Wou-Ki.


Avez-vous participé aux étapes techniques qui ont précédé la sortie du film en DVD ?

J’ai monté le film avec Babette Si Ramdane de Métropolis Je me suis amusé à participer à toutes les étapes du montage, j’étais émerveillé. J’avais quelques idées de musiques, de textes et Babette m’a accompagné tout au long de cette étape en mettant la technique au service de mes idées d’artiste. Je suis un peintre donc j’aime l’idée de composer la surface, je répartis, j’investis l’image. Babette me disait tout le temps «  Tu regardes l’écran comme un peintre, on dirait que tu fais un tableau. ». Mais bon, je ne vais pas me refaire maintenant. Je vois l’écran comme une toile vide que je remplis avec de images mobiles. L’écran m’apparaît comme une succession de tableaux. D’autant plus quand on fait le montage puisqu’on fait des arrêts sur image. On regarde la dimension, le cadre et moi j’avais envie de rajouter des mots, des traces de couleurs… Faire ce film était un prolongement de mon travail d’artiste.


Le téléphone mobile serait pour vous un nouveau mode d’expression artistique ?

Oui c’est la même chose pour le téléphone mobile. Il m’accompagne vraiment partout. C’est un outil qui me permet une relation au monde très particulière : une captation de ce qui m’entoure, une manière de me souvenir des gens que je croise, que j’aime, cela vous permet de garder un trace de ce qu’on vous dit, de ce qui vous intéresse, ce qui peut vous influencer, ce qui vous arrête… Tout ce mélange se retrouve dans cette petite boîte lumineuse et magique. Pour moi c’est beaucoup plus qu’un simple outil technologique puisqu’il m’engage dans un autre rapport au monde. C’est une forme de journal intime, Le téléphone me permet d’acter les événements professionnels, les influences, ce qui me touche… C’est une sorte de dérive de mon téléphone…C’est presque devenu un mode de pensée magique, au bout d’un temps…


Le téléphone-caméra serait un prolongement de vous-même, en tant qu’artiste, comme peut l’être un pinceau pour un peintre.

Capter des images est devenu un réflexe. C’est presque plus facile que de prendre des notes avec un stylo. Ecrire force à s’abstraire un minimum de la conversation alors que le téléphone mobile est hyper rapide, il n’empêche rien. Je n’ai rien trouvé de mieux pour capter un tableau, la réflexion de quelqu’un sur ce tableau, un détail du tableau, c’est léger, petit, simple. Je ne connais rien de plus rapide. Toutes mes chemises ont une poche là (il montre la poche de sa chemise et en sort son téléphone), quand je suis à la fonderie, je travaille de la cire, de la peinture, j’en ai partout… la seule chose que je puisse faire c’est ça ! (Il brandit son téléphone et filme). Toutes ses fonctions sont regroupées en un petit appareil relativement léger. Il se consulte aussi facilement qu’il s’utilise, ça a vraiment toutes les qualités ce petit truc !


Si vous deviez définir le téléphone-caméra selon une de ses spécificités, laquelle choisiriez-vous ?

La spécificité du téléphone-caméra est d’être un petit objet qui ne gêne pas. Zao Wou-Ki n’était pas gêné pendant que je le filmais. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que Wou-Ki, qui a 90 ans quand même, ne devait pas comprendre que j’étais en train de le filmer. D’ailleurs, il n’a pas de téléphone portable. Un soir où on dînait ensemble je lui ai montré les images. Il a regardé et ça le faisait rire ! Il trouvait ça formidable ! Je lui ai dit : « Si tu veux j’arrête, je ne veux pas te gêner. Je suis content, j’ai deux, trois images, je les garde, tout va bien. » Mais il a insisté pour que je continue. Du coup, je n’avais pas l’impression de le « piller » parce qu’il avait bien compris que je faisais des petites images.


Comment avez-vous vécu la projection du film sur grand écran ?

Ma seule ambition était que ça plaise à Wou-Ki. Je ne pouvais pas imaginer dans mes rêves les plus fous que le film serait projeté dans une salle de cinéma. Il a été projeté à la Pagode. Cela m’a fait un effet terrible, je ne me suis jamais senti aussi mal à l’aise de ma vie. C’était une salle mythique pour moi, quand j’étais étudiant j’allais voir de grands films là bas. La Pagode fait partie de ces lieux qui incarnent le cinéma prestigieux. Alors me retrouver là… Je n’ai vu que les défauts, jamais je ne me suis senti aussi illégitime qu’à ce moment là. Je fais des images, peu m’importe quelle soit montées, je les regarde même en vrac. Ce qui me donne envie de filmer c’est de capter des images pour les garder en mémoire. Après, c’est compliqué de monter un film. Je sais très nettement ce qui m’intéresse, ce que j’ai envie d’en dire, l’écho que ses images provoquent chez moi. C’est ma petite fabrique intérieure qui assemble tous ces trucs. Le matérialiser pour les autres suppose que cela ait un intérêt pour eux


Cette expérience a-t-elle suscité chez vous de nouvelles envies de cinéma, de continuer votre travail avec le téléphone mobile ?

J’ai plein d’envies. Je suis une machine à rêve par définition. J’ai des envies de sculptures, de peintures… c’est l’histoire d’un type qui est traversé par un champ d’idées perpétuel. Par exemple, en ce moment, je travaille avec Enki Bilal. L’expérience de Rouge très très fort a suscité d’autres envies de cinéma mais surtout une forme de courage pour surmonter cette impression de pas être légitime sur ce territoire. Je ne me sens toujours pas réalisateur. J’ai mon téléphone sur moi, en permanence, je filme les gens que je rencontre, les situations qui m’intéressent… C’est quelque chose de personnel, j’ai fait le film sans ambition ni d’œuvre, ni de communication. C’est comme ça que j’aimerais qu’on reçoive mon film : libre de tout.


Quelles différences faites-vous entre votre travail de peintre et celui de cinéaste ? Qu’avez-vous apprécié dans cette expérience cinématographique ?

L’avantage du cinéma sur la sculpture ou la peinture est d’offrir l’espace de la narration et du commentaire. L’écho pour moi c’est la littérature. J’adore la voix off. La voix off instaure une distance qui peut être drôle ou profonde : l’observateur voit la même chose que vous et prend du champ pour vous livrez son commentaire sur la situation. Je trouve ça exquis. Je retrouve cette même idée dans la cohabitation de deux images à l’écran. Mettre une image à côté d’une autre c’est d’une certaine manière mettre un commentaire, comme un déploiement de l’image. C’est une autre sorte de voix off. Rouge très très fort a été filmé avec deux téléphones mobiles dans la suite de cette idée. J’aime la pensée analogique et c’est très efficace avec le téléphone mobile.


Ce témoignage est profondément touchant car il offre au spectateur le privilège de découvrir un artiste à l’œuvre mais aussi parce qu’il s’inscrit au cœur d’une amitié.

Le mystère est là : je fais un truc très singulier dans le cadre d’une histoire très singulière et, franchement, a priori ça ne devrait intéresser personne. Mais c’est au creuset des histoires les plus intimes, les plus enfouies, les plus secrètes, qu’on arrive à toucher l’universel. Rouge très très fort est cette œuvre très intime, secrète, enfouie dans le creuset de l’amitié et qui s’est déployée. Je vais vous raconter une anecdote qui va faire sens avec cette idée : Quand je vais à Hong Kong, sur la highway qui vient de l’aéroport, il y a une énorme publicité lumineuse rouge qui doit fait environ 30m par 50m. On passe en voiture devant, dans la nuit hong kongaise, et sur ce panneau il y a écrit la marque de l’entreprise suivi du slogan « Local and global. » Cela veut dire que pour être de partout il faut être de quelque part, que pour être universel il faut être singulier. Quand on peint on ne pense pas aux autres, on ne pense pas au monde. On s’enfouit dans une sorte d’alchimie intérieure. A se moment là on ne pense pas à celui qui va regarder le tableau. On est au sein d’une histoire personnelle et soudainement, lorsqu’on est au cœur de soi-même, arrive ce moment où l’on ressent très bien que l’on vient toucher à quelque chose de beaucoup plus grand ! Je suis artiste pour ça : « Local and global. » Il faudrait que je le filme…

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Quand voir Richard Texier pendant l’édition 2009