Le « Pocket Film Spectateur » par Roger Odin

// Réflexions

"Penser que le haïkaï vient du pinceau, a-t-on dit,
C’est déjà comprendre cette forme de poésie
"

Gilbert Cohen-Séat
Essai sur les principes d’une philosophie du cinéma, PUF, 1958.


La grande majorité des textes écrits jusque-là sur les films tournés sur téléphone portable sont le fait de réalisateurs et parlent des problèmes de l’espace de la réalisation. Je voudrais ici m’intéresser à ce qui se passe dans l’espace de la réception et plus spécifiquement m’interroger sur le spectateur qui va voir ces films dans le cadre du Festival Pocket Film à Paris. La politique clairement assumée par les responsables de ce Festival est que ces films sont tout simplement du « cinéma ».
Benoit Labourdette écrivait ainsi lors de l’ouverture de la première édition du festival en 2005 :

Les films tournés avec téléphone mobile sont des films de cinéma Un constat incroyable en 2005 : les films tournés avec des téléphones mobiles sont, très paradoxalement, pour la plupart, des films de cinéma, pensés pour le grand écran. On imaginait le contraire avant que les artistes s’emparent de ce nouvel outil, de cette nouvelle caméra (site Internet du Festival).

On reconnaît, là, la définition du cinéma donnée par nombre de théoriciens : le « cinéma », c’est la partie des productions cinématographiques faites pour être vues en salle sur grand écran. C’est d’ailleurs très largement cette définition qui fonctionne dans l’imaginaire social : aller au cinéma, c’est aller voir un film en salle sur grand écran. On notera toutefois que cette définition du « cinéma » laisse de côté un grand nombre de productions cinématographiques qui ne sont pas destinées à la salle de cinéma : les films de famille, les films médicaux, les films pédagogiques, les films faits pour la télévision, … ainsi que les films désormais faits pour être vus directement sur portable.

Parmi ces derniers, si l’on trouve des films produits par des groupes audiovisuels avec des moyens traditionnels (des séries comme 24 heures chrono ont été refaites spécialement pour l’écran du portable), on trouve surtout la masse incroyable d’images animées prises par tout un chacun : images que l’on envoie lors d’un voyage pour montrer à la famille où l’on est (parfois en même temps qu’on lui téléphone : « regarde où je suis … sur le Grand Canal… »), images que l’on fait circuler lors des réunions de famille et que l’on consomme immédiatement comme du polaroid animé, images que se font passer les manifestants pour s’informer des déplacements des forces de l’ordre, mini films que font circuler les ados soit dans le cadre du « happy slaping », soit dans le cadre des productions collaboratives … Une chose est certaine, ce dernier ensemble d’images constitue une forme de cinéma radicalement différente de celle du « cinéma » : un cinéma interactif, dialogique, fait pour fonctionner dans l’instant (déictique), tourné par des individus qui sont à la fois des producteurs d’images et des spectateurs – des « spect-acteurs » (Laurence Allard) –, enfin, un cinéma qui s’inscrit directement dans la vie quotidienne (et non dans l’institution du spectacle ou de l’art, même s’il convoque parfois une certaine dimension spectaculaire et une recherche esthétique). L’étude de ces productions mériterait assurément d’être faite, mais elle nous ferait sortir du « cinéma » au sens où l’entendent les organisateurs du festival. Revenons donc à ce qui nous préoccupe ici : le spectateur des films faits sur portable dans la perspective d’être vus comme du « cinéma ».


Il arrive, en effet, dans certaines conditions, que des films tournés sur portable soient vus simplement comme du « cinéma ». En Afrique, par exemple, où le téléphone portable joue de plus en plus le rôle d’un substitut à la caméra (une facilité économique mais aussi une facilité au niveau des conditions de tournage, comme l’était déjà le caméscope, mais en plus souple encore), en Afrique donc où l’on est habitué à voir les films 35mm en DVD, sur petit écran, voire sur son téléphone portable (les salles ont fermé pour des raisons de sécurité), il est probable que les films tournés sur portable sont vus comme du « cinéma ». Dans ce cas, le fait qu’ils soient tournés sur portable, importe peu : le portable disparaît dans le spectacle ou la fiction ; il n’est qu’un simple outil … Bien évidemment ce n’est pas ce genre de productions qui intéresse les organisateurs du Pocket Film Festival. Ce qu’ils espèrent c’est que les productions réalisées sur téléphone portable qu’ils programment soient certes vues comme du « cinéma », mais comme du cinéma « autrement » (pour reprendre une formule de Dominique Noguez, à propos du cinéma expérimental), précisément comme du « cinéma-fait-avec-un-téléphone-portable » et non avec une caméra, en bref du « Pocket Cinéma ».

Mine de rien cette conception du cinéma change beaucoup de choses pour le spectateur. Elle réclame d’abord que le spectateur soit clairement averti que les films qu’il va voir sont tournés sur téléphone. En ce qui concerne le Festival Pocket Film, il n’y a pas de problème : la consigne est donnée par le Festival lui-même ; quand on se rend au festival Pocket Film on sait à quoi s’attendre et en général on est prêt à jouer le jeu. Toutefois, on notera qu’il s’agit d’une consigne externe aux films. Or il serait sans doute très décevant pour le spectateur de constater que le réalisateur du film ne s’est pas préoccupé des différences entre filmer avec une caméra et filmer avec un téléphone (qu’il s’est contenté de faire un film comme il l’aurait fait avec une caméra). Le spectateur du Festival Pocket Film fonctionne avec un système d’attente du type : qu’est ce que le réalisateur a-t-il pu trouver à faire de différent, avec son téléphone, par rapport à une caméra ? Du coup, le spectateur va chercher dans les films ce qui en fait des films tournés sur téléphone portable et non avec une caméra. Le spectateur attend donc un affichage interne au film de la réalisation sur portable.

Mais voir un film en pensant qu’il est fait sur un portable n’est pas une opération « naturelle » pour un spectateur de « cinéma » ; le spectateur de « cinéma » ne se pose que très rarement la question de la technique, encore plus rarement la question de l’outil qui a servi à faire le film, et, bien évidemment, jamais la question du téléphone portable… Ajoutons à cela que même si l’on est un adepte du portable, même si on en maîtrise toutes les fonctions, on n’a pas l’habitude de le convoquer comme un opérateur de lecture cinématographique. Or, pour prendre plaisir aux films tournés sur portable, c’est à une véritable analyse de l’objet portable que le spectateur doit se livrer : analyse au niveau technique (comment l’auteur joue-t-il avec la faible définition d’image qu’offre le portable ? question de la pixellisation) ; analyse au niveau de la forme de l’objet lui-même et de la relation qu’il entretient avec la main (cela peut changer la façon de filmer, mais aussi conduire à des situations telle que se raser avec un portable ou le prendre pour une savonnette) ; analyse fonctionnelle : quel rapport le film entretient-il avec la fonction téléphone du portable (qui est tout de même sa fonction première …) et donc avec l’oreille (cf. les films d’Alain Fleischer) ainsi qu’avec toutes les fonctions qui lui ont été ajoutées (et elles sont de plus en plus nombreuses !) ? enfin, comment le film intègre-t-il le fait que le portable est un objet social qui s’inscrit dans un certain type de situations et de relations ?

On le voit, le spectateur du Festival Pocket Film est bien différent du spectateur de « cinéma ». Je propose d’appeler ce spectateur qui voit un film en ayant dans la tête les questions à poser à l’objet portable, le « Pocket Film Spectateur ». Le Pocket Film Spectateur est un spectateur réflexif, un spectateur joueur qui devient, un peu, lui-même, le créateur des films qu’il voit ; du moins le co-créateur, car sans cet effort de changement de positionnement, le film ne produira pas les effets recherchés. Mais il y a plus : ce n’est pas, me semble-t-il l’un des moindres mérites de ce Festival que d’inviter le spectateur de « cinéma » à un déplacement par rapport à sa position habituelle, un déplacement qui me paraît d’une extrême importance aujourd’hui. On peut, en effet, penser qu’après cette expérience de Pocket Cinéma, le spectateur sera conduit à voir le « cinéma » (le cinéma « traditionnel ») autrement, et en particulier à se poser des questions sur le « faire », sur la technique, sur le matériel utilisé. Or ce nouveau mode de lecture est d’un très grand intérêt en ces temps où, de plus en plus, les films ne sont pas réalisés avec une caméra mais avec un ordinateur, c’est-à-dire non plus sur le mode indiciel (donner à voir le monde), mais sur le mode digital ((re) construire le/un monde) avec comme conséquence que l’on ne peut plus se fier à ce que l’on voit... La question de l’outil producteur est donc de première importance : de fait, c’est tout le problème de la vérité de la représentation qui passe aujourd’hui par cette question. En obligeant ses spectateurs à s’interroger sur l’outil qui sert à faire le film, le Festival Pocket Film jouerait ainsi le rôle de formateur pour le spectateur au temps du digital, … un vrai rôle citoyen.

Roger Odin, mai 2009