Ceci n’est pas un film

// Points de vue

Le téléphone sonne : « Allo. Oui, oui. Je suis juste sorti marcher un peu. Il fait bon dehors et puis la nuit est belle. » Sur les images, cette nuit, cette belle nuit, puis d’autres choses encore, car celui qui répond filme aussi : « Tu sais, sur mon téléphone, y’a une caméra. »

Pascal Delé téléphone, il se place donc au sein d’une conversation. Il y a lui et l’autre, je et tu. Mais ce nouvel objet entre toi et moi, qui te dit en te la montrant la belle lune pleine que je vois et que je t’envoie pour que tu la regardes aussi, qu’en faire ? Pour quoi s’en servir et comment ?

Pascal Delé répond dès le titre : « Ceci n’est pas un film ». Magritte avait peint sur son tableau une pipe qui ressemblait tant à la réalité que chacun, reconnaissant immédiatement l’objet peint, se disait tout haut ou tout bas : « Ceci est une pipe ». Magritte dénonçait aussitôt l’illusion : « Ceci n’est pas une pipe » mais la représentation d’une pipe.

Le filmeur nous invite ici à prolonger cette réflexion. Les images créées par le téléphone portable reproduisent le son, les couleurs, les formes, les mouvements...constituent-elles pour autant un film ? Sont-elles une illusion ? Finalement, qu’est-ce qu’un film ? Pascal Delé formule la question que tout le monde se pose à la vue de ces petits pocket films. Et cette question, c’est celle du cinéma.

Il faut se laisser guider par cette voix qui dans la nuit tente d’y voir clair. Ce petit objet qui tient dans la poche et qui a pour première fonction la communication semble irrémédiablement convoquer l’intime. Or l’intime se partage-t-il ? C’est une question que la télévision, depuis l’arrivée de la « télé-réalité », ne cesse de poser sans pour autant y répondre. On peut vouloir montrer l’intime, et les grands réalisateurs l’ont fait. Mais il s’agissait de personnages évoluant au sein d’une fiction. Le téléphone portable, lui, existe dans la sphère du quotidien et de sa réalité. Or, nous le savons tous, ces jours que nous vivons l’un après l’autre, ces heures qui passent sans que nous puissions en arrêter une seconde, ne peuvent offrir ce que nous venons chercher lorsqu’on va au cinéma, à savoir la représentation de cette réalité qui, transformée par le regard d’un homme, dévoile son sens profond. La caméra du téléphone portable, comme toute autre caméra, permet le cadrage, elle choisit donc ce qu’elle regarde et la manière dont elle regarde à un moment précis. Mais ce choix, et Pascal Delé l’exprime avec la sensibilité qu’il faut, reste affectif. Il s’adresse à l’autre que je connais, qui vit mes expériences, dont je sais les goûts, et qui sait les miens.

L’échange d’images par téléphone portable implique cette connaissance entre les êtres, elle se construit sur une complicité. L’appareil n’a pas d’âme, il reste appareil. Ce qui compte, c’est la personne qui se trouve à l’autre bout. Le téléphone n’est ici qu’un transmetteur qui, malgré sa fidélité, demeure un simple moyen.

Des nuages dans le ciel et les formes qu’on peut y voir, Claire faisant un avion en papier, l’effrayante araignée, le chat, le moulin : « tu te souviens ? », murmure le filmeur. Pascal Delé offre des souvenirs qui provoqueront chez l’autre l’impression joyeuse, triste, nostalgique, tendre, amoureuse...l’image envoyée est ici une intention articulée comme celle qu’exprime les mots. Elle parle au-delà de ce qu’elle représente, elle évoque plus qu’elle ne montre grâce à l’affection qu’elle contient mais qui ne dépend pas d’elle.

« Non, je crois vraiment que tout ceci ne peut intéresser que nous deux. Mais pourquoi aurai-je envie de filmer autre chose et pour autre chose ? » dit Pascal Delé. Il replace ainsi la caméra au sein même du téléphone portable dont la finalité est toujours d’entretenir une conversation. D’images ou de mots, qu’importe ! L’œil s’écoute, la bouche se regarde. Toutes les transformations et autres mutations ne changent rien à l’histoire. Il est question d’amour. Les images de ce film ne disent d’ailleurs qu’une seule et même chose : ces deux mots prononcés par les lèvres qui se taisent pour que parlent les images.

On songe au très beau « Filmeur » d’Alain Cavalier, à ces images du quotidien qui reconstituaient avec une immense sensibilité la beauté de la vie telle qu’elle se déroule, avec ses morts, ses caresses et ses mésanges...« Ceci n’est pas un film » en est assurément un. Porté par le regard et la voix d’un homme, il exprime, avec une tendresse qui parvient à adoucir l’image si chaotique du téléphone, l’amour qu’un être nous inspire. Cela, le filmeur le dit pour elles, pour lui, mais aussi pour tous. Une rencontre a lieu...et c’est avant tout cela que l’on vient chercher au cinéma.

Dorothée Cuny

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