Entretien avec Vincent Moon et Mathieu Saura au sujet des « Concerts à emporter »

// Entretiens

Pocket Films : Quel est ton parcours ?
Mathieu Saura : J’ai fait une fac de cinéma à la sortie du lycée, un peu par hasard. À 18 ans, je ne connaissais rien à rien. À la fac, j’ai eu une prise de conscience et je me suis dit : « et si je connaissais tout ? ». Du coup, pendant six, sept ans, j’ai essayé de tout connaître. Au début, je n’étais pas motivé pour faire des films et puis je suis rentré dans un processus créatif à travers la photo. J’ai fait un atelier à Montreuil : l’atelier Réflexe. J’ai vraiment commencé à réfléchir sur moi à ce moment là. Je me foutais un peu de la technique, j’avais en tête des photographes à l’influence écrasante comme Michael Ackerman et Antoine D’Agata. J’ai commencé la photo lorsque ces deux photographes ont été découverts. Ces photographes n’ont pas un parcours classique. Cela m’a beaucoup marqué.

Après l’atelier, j’ai continué à faire de la photo pendant quatre, cinq ans. Plus je faisais de la photo, plus ma fascination pour le cinéma resurgissait. Je ne sais pas d’où cette fascination venait, ni quels sont les premiers films qui m’ont marqué. La photo m’est toujours apparue comme un moyen un peu bâtard de faire du cinéma. Je faisais du cinéma à travers la photographie, toujours dans une pratique très amateur. J’aime la pratique amateur. Car pour moi l’amateur c’est avant tout celui qui aime ce qu’il fait. J’ai toujours repoussé toute les tentatives professionnalisantes.

Je me suis mis a la vidéo il y a un an et demi, au moment ou je me suis vraiment intéressé aux nouvelles technologies. A ce moment là, je me suis décidé à monter mon site web, je le voyais comme un portail de création. Ce portail me permettait d’avoir un retour rapide sur ce que je faisais. Je cherchais aussi un moyen d’aborder le cinéma. Ce site web, c’était vraiment pouvoir « exposer » des travaux vidéos et avoir un retour critique rapide dessus. Ce type de retours modifie vraiment en profondeur la façon de créer. Ça peut être aussi des retours sur des choses en train de se faire. J’ai souffert pendant longtemps de travailler dans mon coin. Au début, je gardais pour moi mon travail, je le cachais. J’avais très peur de le monter aux autres. Et puis j’ai eu envie de le faire partager.
À ce moment là, je me suis aussi posé la question « mon travail doit-il plaire ? ». Très rapidement je me suis dit que oui, qu’il était important que mon travail parle à certaines personnes.

Depuis un an, j’ai fait pas mal de vidéos, j’ai travaillé avec pas mal de musiciens, surtout autour de la musique. En fait, j’ai cette grande frustration de ne pas faire de la musique. Donc finalement, j’ai essayé de faire de la musique avec une caméra. Et surtout de travailler autour de l’improvisation.


Pocket films : Qu’est ce que la blogothèque ?
Mathieu Saura : La blogothèque est le principal blog en France autour de la musique. C’est une grosse communauté de rédacteurs. Ce blog a été monté par Christophe, alias Chryde sur le net. C’est un journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies, il est incontournable lorsque l’on parle de la blogosphère. Il a monté aussi le blog Parisist. C’est une personne que j’apprécie beaucoup, je l’ai rencontré dans des concerts et il m’a proposé assez rapidement de participer à un projet qu’il avait depuis longtemps en tête : les Concerts à emporter.


Pocket films : Que sont les Concerts à emporter ?
Mathieu Saura : Les Concerts à emporter sont la déclinaison en vidéo du blog mp3. Ce sont des podcasts vidéos gratuits que l’on peut télécharger sur son téléphone mobile ou son Ipod.

Ils ont été pensés pour être vus en mobilité. Ce sont des formats courts. Tu prends le bus et tu te fais un petit Concert à emporter, une petite explosion de joie comme ça.
C’est aussi un fils RSS, tu peux t’abonner gratuitement et chaque semaine, tu reçois sur ton ordinateur les deux nouvelles vidéos de la semaine.

Les Concerts à emporter ne génèrent aucun profit pour l’instant mais je pense que ça va évoluer bientôt. Nous sommes en train de réfléchir à se faire rémunérer par les maisons de disque et non pas par les internautes. Je pense qu’il faut imaginer un autre système de rémunération des artistes.
Les Concerts à emporter existent depuis fin avril, il y en a déjà plus d’une dizaine en ligne. On numérote chaque concert à emporter. L’idée de série, de collection est importante pour nous car elle est liée à l’histoire de la musique, de l’album.

Les musiciens que l’on a rencontrés pour l’instant sont surtout des artistes que l’on a envie de faire découvrir mais à terme on aimerait alterner entre des artistes totalement inconnus et d’autres plus célèbres. Pour l’instant le musicien le plus connu que l’on ait filmé c’est Stuart Staples, le chanteur des Tindersticks.
On choisit deux vidéos faites avec un musicien ou un groupe et on les met en ligne le samedi.
C’est une nouvelle façon de parler de la musique qui est à la fois rattachée à l’actualité mais qui implique aussi un détachement qui permet d’être beaucoup plus pertinent. Au début, Chryde m’a présenté ça comme des vidéos un peu sauvages réalisées simplement avec des musiciens que l’on rencontrerait l’espace d’une heure ou deux. L’’idée me plaisait beaucoup. On a commencé à faire ça de manière un peu anarchique.

J’aime ce côté bordélique. C’est ça qui finalement crée l’émotion dans la vidéo finale. On ne répète pas avant. Je filme en plan séquence et je ne refais en général pas de seconde prise.
Au bout de dix et quelques Concerts à emporter, on a trouvé une certaine forme. Cette forme permettait de penser l’image.

Les Concerts à emporter pour moi, c’est comme jouer avec ces images très simples, ces images vidéos très crues. C’est ça qui m’a intéressé. Il m’a paru évident que la mise en scène devait être réduite à sa plus simple expression. On ne prévoit pratiquement rien, on laisse les choses venir par elles-mêmes. C’est très stressant. On se lance avec les musiciens et on voit ce qu’il se passe.
On cherche à abolir en quelque sorte la distance entre l’artiste et le spectateur. Il y a une élimination des intermédiaires. Les Concerts à emporter c’est aussi l’expression d’un ras le bol de la scène. J’avais envie d’un rapport très intime et très directe avec la musique. Je filme les Concerts à emporter avec une petite camera vidéo, je pense les filmer bientôt avec un téléphone. Car lorsqu’on filme avec un téléphone on laisse place aux ratages , aux erreurs, on laisse entrer la vie un peu par toutes les interstices de l’image. Les nouvelles technologies, le téléphone vidéo, les mini caméra c’est la possibilité de retrouver cette proximité, de retrouver une émotion assez directe qui ne passe plus par la grandiloquence désuète attachée au vidéo clip ou à la vidéo sur scène (qui la plupart du temps n’apporte rien). L’image accompagne la musique partout et tout le temps. Du coup, je me suis posé la question de comment faire quelque chose de neuf ? Comment filmer la musique actuellement ? Comment filmer la musique différemment ?


Les Concerts à emporter
La blogothèque
Le site personnel de Mathieu Saura