Entretien avec Christophe Atabékian

Cinéaste

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Pour la première édition du festival Pocket Films, Christophe Atabékian a conçu le projet ambitieux de réaliser un film par jour. Il y mêle ses désirs, ses déplacements, ses réflexions, la musique qu’il aime et des citations radiophoniques... Une expérience de cinéma inédite.

Quel est ton métier ?
Je suis cinéaste. Ce qui veut dire, compte tenu de la place réduite du cinéma en France aujourd’hui, plutôt tourné vers les arts plastiques. En effet, le manque de budgets nous conduit à travailler avec peu de moyens (caméra vidéo, appareil photo numérique), des équipes restreintes... et des studios de production intégrale condensés dans les Macs ou les PCs. Le plus gros risque est de se retrouver à travailler tout seul dans son coin, pour soi tout seul, ce qui n’est pas l’objectif du cinéaste. La visibilité, c’est important. C’est pourquoi j’ai créé un blog depuis 2 ans bientôt, ainsi qu’un vidéo blog. J’essaie également de trouver des réseaux de diffusion alternatifs pour mes films, de les faire exister dans le cadre du cinéma mondial, comme le film Les Correspondances tournés avec un appareil photo numérique qui a été projeté à Locarno cette année, ou mon long métrage Polyeucte, tourné en DV, sorti à l’Entrepôt au moins de septembre.


Quelles sont tes influences ?
Il y en a beaucoup ! Je dirais que pour moi les personnes les plus importantes sont : les Frères Lumière, Ford, Chaplin, Renoir, Dreyer, Fasbinder... mais j’imagine que c’est tellement universel...
Les Phone Bills sont tombés à un moment de ma vie où j’ai beaucoup téléchargé des films rares sur Internet et suis tombé sur le film de Debord « In girum imus nocte et consumimur igni », qui date de 1978. Je trouve la bande son de ce film excellente. Je me suis beaucoup servi de ce texte dans les Phone Bills. Tuxedo Moon est très présent aussi... C’était un disque que j’écoutais beaucoup quand j’étais au collège... Une sorte de retour aux années 80, qui pourtant nous parle de maintenant.
C’est comme ça : une image, un film, une bande son m’inspirent. Ces influences sont, je dirais, les plus directes, mais elles sont éphémères.


Quelles sont pour toi les particularités du téléphone caméra ?
Tout d’abord la faible définition (Christophe a utilisé le Nokia 6630). Certaines couleurs sont assez pauvrement restituées, ce qui justement crée un graphisme et une pictorialité. D’ailleurs souvent le moins défini est plus magique que le mieux défini. Le fait que les couleurs soient moins bien restituées donne une image plus agréable à regarder. Plus onirique, plus plastique, moins chirurgicale.
Ensuite la vitesse d’animation à 15 images / seconde - qui crée un côté stroboscopique. Cette stroboscopie renvoie aux premiers films... au cinéma primitif... Mais tout ça existait déjà dans l’appareil photo numérique.
Je dirais que le vrai plus du téléphone vidéo, c’est le côté bluetooth, toute la communication sans fil...la facilité de transférer les données. Récupérer les données sur un ordinateur se fait très simplement et très rapidement.


Comment se sont passés tes débuts avec le téléphone ?
Au départ je pensais plus m’en servir pour envoyer des vidéos, des photos, mais finalement il n’a pas servi pour ça. Je m’étais dit que je pourrais faire une télévision 3G. Mais c’est un peu compliqué, tout ça demande un peu d’expertise que je n’ai pas.
Alors j’ai opté pour autre chose, car j’aime bien ce qui peut se développer comme ça, d’un claquement de doigts.... A partir de là, je me suis servi de mon téléphone vidéo pour filmer un peu partout, tout le temps.... Et puis je l’utilisais pour passer des coups de fil. C’est ainsi que sont nés les Phone Bills.


Que sont les Phone Bills pour toi ?
C’est un peu une manière de payer la note. « Phone bill » c’est la note de téléphone en anglais. C’est une espèce de deal. On me prête un téléphone avec un abonnement, la moindre des choses, c’est de payer la note, mais de la payer en films. Pour moi la première définition, c’est ça... la note de téléphone, à payer d’une manière récurrente, quotidienne.
Et puis après, en même temps, « bill » veut dire le billet, le message, le billet doux. J’aimais aussi l’idée que les Phone Bills tiennent du journal, d’une confidence.


Quelles étaient tes envies ?
Expérimenter. Les premiers Phone Bills étaient méthodologiques : voir ce qu’on peut faire, s’apercevoir qu’il y a certaines choses qui ne sont pas très heureuses, que les mouvements ont tendance à être très perturbés par la compression, qu’il vaut mieux faire des plans fixes, ou des plans complètement abstraits, que le son direct n’est pas très bon, qu’il va donc falloir travailler dans la disjonction entre le son et l’image... Et puis les retours du critique Matthieu Chéreau et d’autres cinéastes associés au projet Pocket Films m’ont été très utiles. A partir du moment où les films étaient non seulement vus mais aussi décrits, commentés, interprétés, qu’ils étaient vus comme des films, j’ai arrêté d’être méthodologique et je me suis mis à produire du film, du cinéma. Dans le sens où le cinéma, c’est simplement donner un espace à l’imaginaire et à la rêverie.


Comment construis-tu la bande son des Phone Bills ?
Ce sont des choses que j’ai entendus dans la journée, qui m’ont touchées, ou fait rire, ou perturbées. Il y a des choses qui sont enregistrées avec un autre téléphone dont je me sers pour faire des mémos vocaux mais c’est très rare. La plupart du temps j’enregistre sur le web, d’après des bandes sons de films, des CD, ou la radio, France Culture beaucoup, que j’enregistre avec Audio HiJack qui permet de capturer n’importe quel son. Ou alors j’enregistre un commentaire avec ma voix, avec un micro, dans ProTools... J’utilise les voix de synthèse aussi, pour transformer un texte écrit en son. Elles sont comme des acteurs, je fais mon petit casting. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on ne sait jamais ce que ça va donner, on est surpris.


Au moment où tu filmes, est-ce que tu penses déjà aux sons que tu vas utiliser ?
Non. Très rarement.


À quel moment choisis-tu les sons ?
Au montage. C’est comme si je mettais sur la table des sons, des images, et puis je lance l’image, je regarde, je lance un son et il y a un moment où quelque chose se met à fonctionner. C’est un peu comme de la cuisine, comme un chef cuisinier qui ferait des expériences dans son laboratoire, pas pour les clients qui attendent mais pour inventer ses recettes.
Il m’est arrivé une fois d’aller tourner une image en sachant par avance quelle allait être la bande son. Mais je n’ai pas tourné en pensant à cette bande son, j’ai tourné pour faire des images. C’est pour ça que j’ai appelé ce Phone Bill « j’ai quelque chose à vous montrer » (n°37), j’avais quelque chose à partager.


Tes choix sont plus faits par souci d’économie ou esthétique ?
Pour moi les choix économiques sont des choix esthétiques. Je suis assez marxiste sur ce point. Par exemple, je décide que ma contrainte esthétique est de faire un un film par jour. Je travaille donc dans l’urgence et sans moyen... A partir de cette contrainte esthétique, pour demeurer dans cette logique, j’utilise par exemple les voix de synthèse plutôt que des acteurs, parce que c’est plus rapide, c’est immédiatement disponible, parce que c’est gratuit...
Enfin c’est gratuit... il faut aussi dire que tout ça nécessiterait en principe que je paie des droits que je ne paie pas... Je dirais que les Phone Bills, en l’état, ils sont hors la loi d’une certaine manière, on ne peut pas en faire une exploitation commerciale puisque j’utilise de la musique et des extraits de radio qui ne sont pas ma propriété. Mais dans un périmètre restreint qui est celui de l’Internet ou d’un festival, c’est toléré. Je ne pourrais pas en faire une exploitation commerciale, à moins de négocier tous ces droits qui finiraient par devenir chers... Et finalement, ce qui est intéressant, c’est que dans une contrainte économique de pauvreté, on fait des choses luxueuses que des gens riches ne pourraient pas se permettre.
Si on en revient aux Phone Bills, on fait des trucs qui sont excitants à faire, mais parce qu’on les destine à un spectateur imaginaire. Être dans la trépidation est nécessaire. Et ne pas avoir assez de temps... C’est ce que j’aimais bien avec les Phone Bills : devoir les arrêter toujours faute de temps. Parce qu’on m’appelait, parce qu’il était minuit, parce que il fallait faire ceci, cela...
Les Phone Bills ont quelque chose de l’ordre de l’intime.
Avec le téléphone, c’est vrai qu’on pourrait se filmer au ras de la peau, très près, mais ce n’est pas ce que j’avais envie de faire. Je fais du cinéma, c’est-à-dire je regarde le monde. Les Phone Bills sont aussi ma façon à moi de faire du cinéma. Mon studio de tournage hollywoodien d’une certaine manière. Ford par exemple a fait 160 films. Il tournait donc tout le temps. Et pendant qu’il tournait, il montait un autre film et il en écrivait un troisième. Et chaque semaine il était sur des plateaux avec des comédiens. C’est ce que j’essaie de faire. Que ce soit avec les téléphones ou d’autres outils... Parce qu’en même temps que les Phone Bills, j’ai travaillé à d’autres projets. Je pense qu’on ne peut pas être cinéaste et ne tourner un film que tous les 3 ans ou tous les 5 ans et rien faire entre temps. Sinon on n’es pas cinéaste, on est... je ne sais pas... Et maintenant, je crois, c’est de plus en plus possible parce qu’avec les DV, avec les petits appareils photo numériques, avec les téléphones vidéo, les logiciels de montage sur ordinateur, on peut faire des films tout le temps.


Qu’est-ce que tu tires de cette expérience de Pocket Films ?
Ce qui m’intéresse le plus, ce sont les rencontres autour de ces films. Parce que justement une des choses qui me font un peu peur avec internet et les blogs, c’est d’être quand même dans des rapports très virtuels avec les gens. Mais beaucoup de rencontres et d’échanges se sont créés autour des Phone Bills. Ce que m’apporte le cinéma, en dehors du fait que c’est vraiment agréable à faire, c’est une façon d’être au monde, par son travail, mais aussi et surtout en le montrant, en en parlant...


Tu crois que tu réutiliseras le téléphone vidéo ?
Si j’en ai un, bien sûr. Celui que j’ai actuellement, je le garde toujours avec moi. Je m’en sers pour faire les photos pour le blog, passer mes coups de fil, et faire des bouts de séquence, parce que j’ai tout le temps besoin de filmer des choses. C’est parfois juste pour prendre des notes. Oui, bien sûr, je m’en servirais, mais je me servirais de tout ce qui peut me passer entre les mains. Toujours... Si j’avais une caméra à la place de l’œil, je m’en servirais.


La biographie de Christophe Atabékian