Le filmeur masqué - Interview d’Alain Fleischer

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En tant qu’artiste, qu’est-ce qui vous intéresse dans ce téléphone-caméra ?
Alain Fleischer : Précisément que ce soit un téléphone ! Ce qui m’intrigue, c’est de m’en servir d’abord comme d’un téléphone et qu’il filme alors que je parle. Comme il possède une face qui est celle de la voix et une autre, celle de l’image, il ne filme pas ce que je vois mais ce qui est à ma droite ou à ma gauche. C’est en quelque sorte l’oreille qui cadre ! Cet à-côté, ce hors-champ est tout à fait passionnant.


Votre connaissance théorique et pratique de l’image “traditionnelle” a-t-elle été un frein à l’appropriation de ce nouvel objet ?
A. F. : Au contraire. Je m’interroge beaucoup sur la spécificité des langages, des disciplines, des outils. Parce qu’il a une identité extrêmement singulière, ce téléphone demeure très stimulant. Il inaugure un champ des possibles inédit et très vaste dans la mesure où il affiche une fonction principale mais en possède une autre, secondaire. Il cache son jeu et avance masqué... C’est pourquoi il est générateur de fictions. On l’imagine dans des histoires d’espionnage ou d’intrigues amoureuses. Dans un film, il peut à la fois être à l’image et la produire, être le filmé et le filmeur, un accessoire essentiel de la fiction, un adjuvant du récit. Si Hitchcock vivait aujourd’hui, je suis sûr qu’il tournerait un film où le portable serait l’objet principal de l’énigme, la pièce à conviction, voire l’arme du crime !


Peut-il être à l’origine de nouvelles formes de narration ?
A. F. : Il le doit. Pour le scénario de mon premier film réalisé avec portable, je désirais quelque chose d’absolument spécifique par rapport à ses caractéristiques. Pourquoi s’en servir uniquement pour filmer alors qu’il existe des appareils bien plus performants ? Je voulais donc une histoire qui, comme le téléphone, associerait la voix, les sons, l’image, les lieux, tous destinés à être transmis dans le cadre d’une communication. Dans Un film sans fil, le portable me permet d’être guidé par une voix dans une ville où je suis perdu et de filmer mon trajet. Mais parce que la caméra filme sur le côté, il y a un décalage entre l’indication verbale et la vision puisqu’il me faut me tourner pour que l’objectif se trouve face à ce qui m’a été décrit. Cet intervalle crée l’attente, la surprise et fait fonctionner la mémoire et l’imagination.

Peut-on parler d’une esthétique plastique, picturale propre au téléphone qui serait liée à ses imperfections optiques ?
A. F. : Bien sûr, mais ce n’est pas l’essentiel pour moi dans la mesure où cette esthétique peut aussi être produite par des caméras de la taille d’un demi-paquet de cigarettes. Ce qui me captive davantage, c’est l’ambiguïté contenue dans cet objet. Outil de communication universel, moyen d’expression, il véhicule de la voix et maintenant il filme, sans y être principalement destiné. Il a beau faire de l’image, il la fait “en plus”. À ce titre, on pourrait dire que le téléphone est un objet hybride qui produit une image clandestine.

Ce téléphone-caméra est-il une interrogation explicite au cinéma ?
A. F. : Plus généralement, il interroge toute l’imagerie moderne depuis la photographie. Il s’agit d’une nouvelle famille d’objets capteurs d’images. Il est d’ailleurs capteur de tout : du réel mais également de choses complètement inventées... On passe son temps à mentir au téléphone, non ? En attendant les visiotéléphones qui seront une terrible obligation de vérité, le portable est un objet traversé à la fois par le réel et par la fiction, par le vrai et le faux.

L’École du Fresnoy que vous dirigez est l’un des partenaires privilégiés du festival. Comment s’insère cette expérience dans votre projet pédagogique ?
A. F. : Cette école a pour ambition d’inciter les étudiants à utiliser des outils professionnels ; ça peut donc paraître paradoxal de les encourager à s’intéresser à cet objet finalement très commun. Mais ma démarche a été surtout de les obliger à réfléchir à la singularité du téléphone. Au début, ils veulent tous faire des films longs, utiliser les meilleures caméras... mais ce qui compte, c’est d’adapter la technique à son sujet. Il s’agit donc d’un exercice de réflexion sur la justesse de la technique par rapport à un propos artistique.

Juillet 2006